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Coparentalité, le plus grand défi d’un travail d’équipe

Extrait de Contact Autisme - juin 2011 - Vol. 17 - No 1
Par Diane Dubeau
Professeure au Département de psychoéducation et psychologie de l’Université du Québec en Outaouais1
 

La venue d’un enfant permet d’assister à la naissance d’une mère et d’un père. C’est l’enfant qui ouvre ainsi la voie à un nouveau rôle social avec lequel l’adulte composera, et ce, tout au long de sa vie. Malgré le fait que l’enfant soit devenu adulte ou même, de façon plus tragique, qu’il soit décédé, on demeure une mère ou un père. Il en est de même dans les situations de divorce ou de séparation où l’échec du couple conjugal doit permettre le maintien du couple parental de manière à répondre aux besoins nombreux de l’enfant et contribuer à son bien-être. Ce défi est souvent présenté dans les écrits et la documentation scientifique sous le concept de coparentalité.


Qu’entend-on par coparentalité?

Dans la documentation scientifique, on définit la coparentalité comme une relation entre un père et une mère qui collaborent et négocient ensemble, coordonnent leurs attitudes et leurs croyances dans le respect afin de favoriser le mieux-être de leurs enfants (Gable, Belsky et Crnic, 1995). Elle se caractérise aussi par la présence active et soutenue des deux parents dans le partage de leurs rôles parentaux envers leurs enfants (Dubeau et Devault, 2009).

De façon générale, trois ingrédients essentiels sont requis pour l’établissement d’une bonne relation coparentale :

  • un partage des responsabilités familiales,
  • le respect de l’autre dans une perspective de soutien au rôle parental,
  • l’adoption de valeurs et d’attitudes communes quant à l’éducation et à la socialisation de l’enfant.

L’engagement des pères, un obstacle ou un facilitateur de la coparentalité?

La recension des études menées auprès des pères depuis les trente dernières années permet de déterminer deux éléments supplémentaires qui viennent complexifier le défi de coparentalité auquel sont confrontés les parents. Premièrement, les nombreux changements sociaux observés sur une période de temps relativement courte ont affecté le fonctionnement de la famille en allouant, entre autres, un rôle plus actif et une présence accrue des pères auprès de leurs enfants (Pleck et Masciadrelli, 2004). Ces résultats positifs exercent toutefois une certaine pression sur le couple quant au partage des responsabilités, qui se veut moins traditionnel que par le passé. Différents modèles d’engagement parental (mère et père) peuvent ainsi être adoptés, variant selon les différentes caractéristiques familiales. Plusieurs études démontrent également l’influence importante exercée par les mères sur l’engagement paternel, prenant en considération leur expertise reconnue durant de nombreuses années quant à l’éducation et aux soins des enfants (Turcotte et Gaudet, 2009). Le partage des tâches n’est donc pas aussi aisé qu’il n’y paraît. De plus, la prudence est de mise afin de ne pas valoriser uniquement un partage équivalent des tâches entre les conjoints. Pour certaines familles, une vision plus traditionnelle du partage pourrait mieux correspondre aux valeurs de chacun des parents. Il s’agit ici davantage de l’accord de chacun des parents envers ce partage.

Un deuxième constat, extrait des études recensées menées auprès des mères et des pères, porte sur la similitude ou la différenciation des comportements parentaux. Ainsi, les parents peuvent se partager une même tâche, mais ne pas nécessairement la faire de façon identique. Nous retenons que même si à maints égards mères et pères adoptent des comportements similaires, il existe un certain consensus sur les distinctions observées (Paquette, Eugène, Dubeau et Gagnon, 2009). En résumé, les interactions quotidiennes du père avec son enfant s’inscriraient davantage dans un contexte de jeu que de soins, en privilégiant l’action (jeux physiques). Les pères seraient vus comme des partenaires plus exigeants sur le plan du langage et en regard de la résolution de problèmes favorisant chez l’enfant une plus grande autonomie. En tout dernier lieu, ils mettraient davantage au défi les enfants en adoptant des comportements moins prévisibles. Sans privilégier un meilleur style d’interaction, cela démontre que pour l’enfant, ces différences doivent être vues comme une richesse qui optimise son développement. Ainsi, placé dans un même contexte d’interaction, l’enfant fera des apprentissages différents selon le parent avec lequel il sera en interaction. Pour les parents, par contre, la différence est vue comme une négociation, une collaboration (Rouyer, Vinay, et Zaouche-Gaudron, 2007). Accepter que le second parent fasse les choses différemment, que cela soit correct et qu’il ne se sente pas menacé (ou en compétition) suppose une bonne complicité parentale qui ne remet pas en cause leur compétence en tant que parent (croire que l’un est meilleur que l’autre). Il s’agit d’un défi de taille pour tous les parents qui nécessite temps, respect et volonté de travailler ensemble à titre de partenaires de cette équipe parentale. On peut d’ores et déjà prévoir les écueils supplémentaires qui peuvent survenir dans le contexte de la naissance d’un enfant ayant des besoins particuliers (handicaps, autisme, prématurité, etc.).

Qu’en est-il de la coparentalité lorsque l’enfant a des besoins particuliers?

Les enfants ayant des besoins particuliers, comme les troubles envahissant du développement, sont généralement perçus par les parents, particulièrement les mères, comme étant plus fragiles. Dans un tel contexte, il peut être plus difficile de partager les responsabilités familiales surtout si la situation nécessite la présence soutenue de l’un des parents à la maison. À cette réalité s’ajoute celle des caractéristiques interactives spontanées des pères (action, exigence, mise au défi) que l’on peut percevoir comme étant moins compatibles avec celle d’une plus grande fragilité de l’enfant. La mère, dans un souci de protection de l’enfant, pourrait ainsi limiter la place allouée au père. Il s’avère important de souligner que c’est lors des interactions quotidiennes avec l’enfant que se développe le sentiment de compétence parentale. « On ne naît pas parent, on le devient » dit-on souvent. Cette phrase prend tout son sens lorsque l’on a à composer avec un enfant dont les besoins sont nombreux. Les signaux émis par l’enfant peuvent être plus difficiles à décoder par le parent, affectant son sentiment de compétence parentale. Le soutien du conjoint devient ainsi un élément clé. Or, l’entente entre les parents sur les valeurs et les attitudes relatives à l’éducation et à la socialisation de l’enfant nécessitera davantage d’échanges. Les recherches menées par la chercheuse Pelchat (2009) démontrent d’ailleurs les différences observées entre les mères et les pères quant au processus d’adaptation/ transformation sur les plans individuel, conjugal, parental et extrafamilial à la suite de la naissance d’un enfant ayant une déficience motrice cérébrale. Il est intéressant de noter, dans le discours des parents interrogés, la vision positive de la complémentarité qu’ils perçoivent quant à ces distinctions.

L’atteinte d’une bonne complicité parentale est le fruit d’une interaction complexe entre plusieurs caractéristiques qui relèvent de l’individu, mais aussi des différents sous-systèmes familiaux. Plusieurs travaux font d’ailleurs ressortir l’importance jouée par la qualité de la relation conjugale (Kersh, Hedval, Hauser, Cramp & Warfi eld, 2006). Or, l’on reconnaît que toute naissance entraîne une certaine baisse de la satisfaction conjugale durant une période pouvant couvrir les deux premières années de vie de l’enfant. La naissance d’un enfant ayant des besoins particuliers vient accentuer cet effet. Certains travaux démontrent toutefois que les mères auraient tendance à mettre en arrière-plan les insatisfactions conjugales, de manière à favoriser un climat parental harmonieux. La « centration » est ainsi accordée à l’enfant dont les besoins nombreux requièrent la participation des deux parents. Ce résultat peut expliquer que l’on n’observe pas davantage de divorce ou de séparation conjugale dans les familles où il y a naissance d’un enfant ayant un problème de santé physique ou mentale. Pour plusieurs familles, cette naissance aura même contribué à resserrer ces liens.

Nous ne pouvons conclure sans un bref clin d’oeil à l’enfant, car si petit ou si différent soit-il, il sait insuffler aux parents ce désir de se mettre en action afin qu’ils relèvent leur plus grand défi d’un travail d’équipe. Les qualités associées à cette coparentalité prennent en considération les caractéristiques d’engagement de chacun des parents, mais également le soutien respectif qu’ils s’apportent (reconnaissance de l’importance du rôle et des compétences parentales propres à chacun) et le partage des valeurs liées aux fonctions parentales exercées. Dans cette perspective, un intérêt tout particulier doit être accordé au partage et à la discussion entre les parents des rôles et des attentes perçus. Les études menées auprès de parents dont l’enfant est atteint de problèmes de santé physique ou mentale illustrent bien les écueils qui jalonnent leur chemin, mais elles témoignent également de stratégies d’adaptation et de résilience dont nous avons tous à apprendre pour relever ce défi du travail d’équipier parental.

L’intégralité de l’étude ainsi que la bibliographie complète sont disponibles au centre de documentation de l’Association.


1 - Elle est chercheure associée au GRAVE (groupe de recherche et d’action sur la victimisation des enfants) et à QEMVIE (qualité éducative des milieux de vie de l’enfant). Elle est responsable scientifique de l’équipe ProsPère, un regroupement de chercheurs universitaires et institutionnels dont les travaux visent à soutenir l’engagement des pères auprès de leurs enfants. Ses domaines de recherche concernent le rôle des pères pour le développement des enfants ainsi que l’évaluation de programmes d’intervention.

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