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Pertes, changements et transitions : une question d'éducation

Gilles Deslauriers - psychoéducateur
Consultant en pertes, changements et transitions
*Nous publions ce texte depuis 2008 avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Au delà des signes apparents de la présente récession, notre société est en profonde mutation. Le système de valeurs qui a tant profité aux gens de ma génération, s’effrite lentement mais irréversiblement. La façon de concevoir la permanence des choses tels la sécurité d’emploi, l’individualisme, la stabilité, la liberté, l’amour, la mort est remise en question. Une partie de l’héritage que nous laisserons à la génération montante est inquiétante.

Au coeur de ces changements chacun découvre brutalement «l’impermanence» des valeurs, des objets, des personnes. Quelqu’un m’a déjà dit : « Si l’être humain réalisait qu’il n’est que locataire de son corps plutôt que d’en être propriétaire, il lui serait peut-être plus facile de lâcher prise.»

Parallèlement à cette mutation, la prévention et l’éducation deviennent des mots omniprésents : prévention du suicide, prévention du sida, éducation sexuelle, éducation à la mort, éducation populaire. Rarement entend-on parler d’éducation à la perte, préalable à l’éducation à la mort.


Notre culture nie la perte


Notre société en est une de gagnants. «Tu dois accumuler des diplômes, des connaissances, de l’argent, du pouvoir, des biens, des relations. Tu dois gagner contre les autres, contre toi-même, contre le temps...» Le changement est synonyme de remplacement, d’addition, de «jeter après usage», rarement de transformation.

Et pourtant, la perte fait quotidiennement partie de la vie, à tout âge.

Tout jeune, l’enfant connaîtra la perte de ses dents, le départ de la maison pour la garderie ou l’école, la mort du père Noël. Certains vivront un déménagement qui leur feront perdre des amis ou des professeurs, le décès de grands-parents ou la perte d’un petit animal, la séparation de leurs propres parents. L’adolescent perdra une première «blonde», un premier emploi, ses illusions concernant la société «parfaite» dont il rêvait ou concernant ses parents qu’il avait idéalisés ou encore l’image qu’il s’était fait d’un adulte. Il perdra également sa dépendance et la sécurité qui s’y rattache. L’adulte aura souvent à faire face à la perte de son emploi, à la perte de ses rêves concernant ses enfants, à la perte d’une vision de société, à la mise à la retraite, à la perte d’un statut, à la perte de sa jeunesse. La personne âgée connaîtra de nombreuses morts dans son groupe d’amis ou de connaissances. Elle aura aussi à faire face à une perte de santé ou d’autonomie.

D’autres événements suscitent de nombreuses pertes: agressions, vols, accidents, changements technologiques, faillites, perte du temps qui nous glisse entre les doigts. De plus, l’arrivée d’immigrés au sein de notre communauté suscite de nombreuses pertes. Pour ces nouveaux arrivants, il y a souvent perte d’une langue et d’habitudes culturelles. Pour nous, du pays d’accueil, il y a perte de croyances personnelles et d’une certaine sérénité, ébranlées par ce choc culturel.


Qu’ont de commun toutes ces pertes ?


Elles viennent ébranler, transformer l’image confortable que chacun de nous se fait de sa propre réalité.

«Non, c’est pas vrai!» 

Cette exclamation marque le début d’un long processus de changement. Notre monde s’écroule, notre existence n’a plus de sens, notre univers bascule. L’ensemble des images bien agencées qui composaient notre réalité quotidienne n’a plus de forme, n’a plus de sens.

«Plus rien ne va!» 

Notre éducation fait en sorte qu’après un tel choc, nous espérons se protéger d’une blessure intérieure, en tentant de conserver un équilibre précaire.

  • Les réactions sont multiples :
    • Certains cherchent à comprendre, souvent trop vite, pour éviter la souffrance, parfois intenable, suscitée par de tels événements.
    • Pour d’autres, c’est le désespoir, la peine inconsolable, le gouffre.
    • Plusieurs expriment une colère intérieure par la recherche d’un coupable: le médecin, un membre de la famille, la société, eux-mêmes.
    • Certains tentent de nier les sentiments qui les habitent.
  • Ces attitudes visent à sauvegarder une intégrité et une identité personnelles chèrement acquises et qui sont menacées par un tel choc. Ces attitudes sont saines et font partie d’un processus de deuil «normal». Cependant, si cette perte et les sentiments qui s'y rattachent sont niés, projetés ou refoulés trop longtemps, la personne perd pied. Peuvent s'ensuivre des conséquences parfois dramatiques: fugue, tentative de suicide, maladie, décrochage scolaire, stress, burn out, démotivation, non-productivité, conflit, séparation.
  • La perte nous place devant l’impuissance d’agir et nous confronte à notre propre finalité: nous allons «perdre la vie» un jour. La perte représente une porte d’entrée donnant accès à une «transition»(1) qui s’effectue lentement, naturellement, au rythme de la vie. Cette «transition» nous entraîne dans une période de rupture, d’errance et de renouveau, périodes susceptibles de nous aider à donner un sens à une situation souffrante en créant un nouvel équilibre personnel.

«Tout est à refaire!» 

Il y a quelques années, un violent incendie a détruit un secteur du parc «Yellowstone» aux États-Unis. Les premiers reportages parlaient d’une catastrophe sans précédent. On croyait perdue à tout jamais cette partie du patrimoine américain. Des montagnes entières furent ravagées et dénudées de leur flore et de leur faune. Des sites parmi les plus beaux furent dévastés. Tout n’était que cendres, ruines et poussières.

Cet état de désolation et de mort perdura plusieurs mois après que le dernier foyer d’incendie fut éteint.

Puis, graduellement, la vie s’est de nouveau manifestée, différente et riche. Ce qu’on croyait détruit à tout jamais a progressivement repris place. La vie existait encore !!!

Récemment, quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre par le biais d’un reportage télévisé que l’incendie du parc «Yellowstone» avait été bénéfique pour le sol, pour la flore et la faune, laissant place à de nouvelles espèces auparavant absentes.

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Le processus de transition…


…déclenché par une perte significative, se compare à une telle dévastation et peut être représenté par une boucle inversée :

  • D’abord, la rupture, comme les premières images de l’incendie, au cours des premiers jours et des premières semaines suivant une perte, l’impression dominante est celle du choc: «Ce n’est plus comme avant». La notion de permanence à laquelle nous sommes habitués, laisse place à la désorientation puis au sens de la perte. Notre vision du futur change. Notre monde n’est plus réel.
  • Vient ensuite une grande période de désordre et d’errance, suite au feu de forêt, l’état de désolation s’est manifesté par la disparition de points de référence connus, tels un sentier ou un lieu aimé. Tout y était gris. De façon analogue, à la suite d’une perte, les sentiments de désorientation et de perte apparus lors de l’étape de la rupture, laissent place graduellement à la désolation et au chaos. Ce passage de notre vie se compare à une «traversée du désert»: Grande solitude, instabilité affective, absence de points de référence connus, impression de cauchemar dont on ne sortira jamais. C’est une étape qui laisse place à la peur et à l’anxiété. En même temps qu’elle permette un recul et une perspective, elle élimine les points d’appui bien connus sur lesquels nous nous reposions quotidiennement. Peu de gens se sentent à l’aise au cours de ce voyage dans l’inconnu.
  • Puis, un jour, le renouveau se pointe : longtemps après l’incendie, la végétation se manifeste, fragile, à travers les cendres. Les animaux réapparaissent et la nature reprend progressivement sa place. De façon semblable, il nous arrive de reprendre goût à.... Nous acceptons plus facilement de lâcher prise. Un intérêt à de nouvelles activités se manifeste. Malgré nos hésitations, nous «osons» découvrir de nouvelles opportunités.

C’est donc ce cycle de rupture, de désespoir et d’incertitude, puis de renouveau auquel la perte nous donne accès. Comprenons-nous bien. Vivre ce processus de transition ne constitue pas un voyage de plaisir ! C’est ardu, souffrant. Il n’y a pas de recette magique et rapide pour intégrer une perte. De plus, ce n’est pas parce que nous vivons un deuil que nous nous comporterons nécessairement d’une façon très différente de ce que nous avons toujours été. Devant la perte comme devant la vie, chaque être humain a ses croyances, ses habitudes, ses craintes et ses moyens de faire face à ses angoisses. 

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Apprendre à perdre


Un homme racontait que les médecins l’avaient informé de l’urgence d’amputer le bras de sa fille pour éviter que le cancer ne se propage. Ce père informa son enfant de la situation en insistant qu’il lui revenait à elle de choisir. La première réaction de sa fille en fut une de refus. Après plusieurs jours passés dans le silence et l’angoisse, elle reprit contact avec son père pour en reparler. Après une longue période de réflexion et de recul, elle accepta d’être amputée. La veille de l’opération, elle a inscrit sur son bras : «Adieu cancer. Monique, je t’aime». Le lendemain, les médecins procédèrent à l’amputation.

Cet enfant a appris à choisir et à vivre avec l’angoisse et la souffrance qu’impliquent de tels choix. Elle s’est inventée un rituel qui lui a aidée à donner un sens à cette perte, absurde en soi.

Apprendre à perdre ne veut pas dire éviter la souffrance mais la reconnaître, vivre périodiquement et intensivement avec elle et savoir puiser dans ses ressources intérieures pour se donner accès à une nouvelle vision de cette perte, de soi, des autres et du monde.

Pour les enfants ou les adultes que nous sommes, il est souhaitable que cet apprentissage à la perte puisse s’intégrer dans notre culture et dans notre éducation.

  • Un des tous premiers gestes qu’implique un tel apprentissage, est de reconnaître que notre conduite est guidée par une vision personnelle de la réalité et qu’un événement significatif peut se produire à n’importe quel moment de notre vie, changeant ainsi cette vision toute personnelle et déclenchant par le fait même une perte.
  • Apprendre à perdre, c’est également apprendre à terminer, à faire nos adieux. C’est aussi se donner accès à la souffrance que suscite cette perte et qui se manifeste par le biais des émotions. C’est prendre le temps de revoir ses collègues de travail après une mise à pied, toucher et voir le corps de quelqu’un de proche que l’on a perdu, porter en terre le petit animal que l’on aimait ou partager les peines que l’on vit au sein d’une équipe qui va se démembrer. 
  • Apprendre à perdre, consiste à désinvestir, à lâcher prise au contrôle, à requestionner de vieilles attitudes. Stephen Levine dans son livre «Qui meurt?»(2), écrit:

Le contrôle représente notre tentative d’aligner le monde sur nos désirs personnels. Lâcher prise au contrôle signifie dépasser l’aspect personnel pour nous fondre à l’univers. Il est terrorisant de lâcher prise... La plupart des gens identifient la liberté à leurs capacités de satisfaire leurs désirs... Or, ce n’est pas la liberté, mais une sorte d’esclavage. Être libre, c’est être capable d’avoir, comme de ne pas avoir ce que nous désirons en demeurant dans l’ouverture du coeur. 

  • Apprendre à perdre, c’est apprivoiser dans la solitude les inconforts dûs à une période de sa vie remplie d’incertitudes, de remises en question et d’errances personnelles. Trop vite voit-on des personnes, suite à un divorce, se retrouver de nouveau, en couple et repartir à neuf... «pour oublier!» Trop vite voit-on un petit animal remplacé par un autre, la journée même de sa mort... «pour que mon enfant ne souffre pas trop!» Combien de fois tente-t-on de masquer les sentiments de tristesse, de colère ou de peur qui nous habitent, par une action qui évacue les sentiments qui nous dérangeaient. Se donner accès, en cette période de désordre, à la solitude et à cette ouverture du coeur et d’émotions présentes, permet un voyage intérieur et l’accès à un bilan de vie et de nos pertes, avec toute l’angoisse que cette démarche suscite, sans pour autant avoir toutes les réponses.
  • Apprendre à perdre, c’est oser, c’est prendre des risques sans attendre que «tout soit sous contrôle» et que tous les détails qui nous garantissent un succès certain, soient fin prêts. C’est découvrir les plaisirs de travailler, à l’occasion, sans filet pour nous protéger.

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Des moyens


Pour rendre plus accessible cet accès à la transition, à ces adieux, à ce lâcher prise, à cette solitude et à ce risque, quelques moyens s’offrent à nous.

  • Il est souhaitable de redécouvrir le sens de la communauté. Cette découverte implique d’une part d’être plus attentif aux besoins des personnes qui nous entourent et à développer une attitude d’ouverture et de disponibilité dans des gestes de partage et de simplicité. D’autre part, elle suggère de se rapprocher d’un groupe ou former soi-même un groupe de partage, d’écoute, de questionnement et d’échanges sur les valeurs et le sens de la vie. Ce mouvement brise l’isolement sans pour autant donner l’illusion de ne pas être seul. Il crée un sens de la collectivité et par conséquent une reconnaissance sociale de ce que je suis et de mon apport au monde. Eric Fromm, dans son livre «L’art d’aimer» (3) écrit:

«Il n’y a d’autres sens à la vie que celui que l’homme lui attribue...L’homme est absolument seul, sinon quant il assiste autrui». 

  • Pour faciliter ces transitions, les rituels, sorte de cérémonie de passage, ont été longtemps pratiqués au Québec par le biais des cérémonies religieuses. Tout comme bon nombre de ses croyances, ils furent graduellement abandonnés. Le rituel est une façon humaine et symbolique qui facilite une meilleure intégration de la perte. Il marque le temps et guide notre réflexion spirituelle. C’est un terrain de rencontre entre l’expression d’une collectivité et celle d’une personne. C’est également une manifestation d’appartenance à un groupe. C’est un signe visible d’une réalité intérieure d’ordre spirituel, et un témoignage des valeurs auxquelles nous adhérons. Présentement, ces rituels sont, ou inexistants, ou répétés à partir des vieilles coutumes religieuses auxquelles nous n’adhérons plus. Éduquer à la perte, c’est réinventer ces rituels à la mesure de nos croyances individuelles et sociales pour nous accompagner au cours de ces passages difficiles de la vie.
  • Apprendre à perdre, c’est prendre le temps de reconnaître les dates anniversaires des moments significatifs de notre vie, d’en ressentir la charge émotive, de s’y arrêter périodiquement et de les revoir sous une expérience de vie différente que le temps a su altérer. C’est s’offrir une vision constamment renouvelée de cette réalité à laquelle nous nous accrochons si facilement. Prendre ce temps rappelle l’image d’une pelure d’oignon périodiquement ajoutée à la vision de notre vie.
  • Apprendre à perdre, se compare à un funambule qui garde un équilibre précaire entre ce qu’il ressent, ce qu’il sait et ce qu’il fait. Chaque pas est différent. L’équilibre qui lui a permis un premier pas doit aussitôt être abandonné pour réussir le second. Chaque mouvement est à rebalancer. Aller de l’avant dans notre vie résulte d’un équilibre entre le corps, l’esprit, les émotions et l’âme. Avancer nécessite parfois un temps d’arrêt ou même quelques pas en arrière à l’occasion. Ce vide que nous tentons tous de traverser en équilibre précaire, aura raison de nous à coup sûr. Réussir cette traversée importe peu. Ce qui compte avant tout réside dans l’effort et la détermination qui seront à la mesure de notre espoir en la vie et du sens que chacun lui donne.
  • Apprendre à perdre, laisse aussi un peu de place pour le rire: rire de soi, de ce que l’on est, de ce que l’on était. User d’humour facilite et dédramatise parfois le changement. J’ai image d’une scène du film «Steel magnolia». Après les funérailles de sa fille, la mère hurle de douleur, de peine et de colère. C’est une de ses grandes amies présentes qui, grâce à un geste absurde, l’amène à rire, rire avec autant de passion que sa peine pour constater que la vie continue.

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Apprendre à tout âge


Être sensible à sa communauté, réinventer des rituels, prendre le temps, être un bon funambule et savoir être drôle!

Autant de défis pour l’adulte qui a à rompre avec d’anciennes attitudes avant de se donner accès à une nouvelle perception de la vie. La littérature affirme que les enfants ont plus de facilités à apprendre que les adultes. Il leur sera d’autant plus facile d’apprendre à perdre que les modèles qui les guident sauront eux-mêmes lâcher prise, vivre des adieux avec émotions, apprivoiser leur solitude, oser et risquer.

Alors seulement leur serait-il moins difficile de reconnaître «l’impermanence» de la vie.

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(1) Bridges William, Transitions, Addison Westley, 1989
(2) Levine Stephen, Qui meut ?, Le souffle d’or, 1991, p. 248-256
(3) Fromm Erich, L’art d’aimer, Epi, 1968

L'auteur de ce texte, M. Gilles Deslauriers (psycho-éducateur), autorise son utilisation à la condition d'en citer la provenance.

Pour ceux qui cherchent du soutien professionnel, vous pouvez rejoindre M. Deslauriers par courriel gilles.deslauriers@sympatico.ca ou par téléphone (450) 651-1322.

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