Article de Paul Shattock et Dawn Savery, Autism Research Unit, juillet 1999
Traduit et résumé par Jean-Claude Marion, Fédération québécoise de l'autisme
Il y a dix ans que nous étudions les courbes urinaires chez les autistes. Pendant cette période, des analyses sur plus de mille sujets nous ont permis de faire apparaître certaines caractéristiques de l'autisme. Nous croyons que cette maladie est une conséquence d'un désordre métabolique. Les conclusions et corrélations que nous avons pu tirer, lors du rassemblement de nos données, nous ont permis de créer un modèle théorique sur les causes de l'autisme. Ce modèle est basé sur nos recherches, mais s'appuie également sur les travaux d'autres chercheurs, en particulier sur ceux de Reichelt et Waring.
Ce modèle est basé sur l'hypothèse que l'autisme est la conséquence d'un excès de substances opiacées et que l'action de ces peptides d'origine externe affecte la neurotransmission dans le système nerveux central. Nous pensons que ces peptides ont des effets qui sont fondamentalement "opioïdes" par leur nature et qu'ils peuvent, ou bien avoir directement une activité de ce type, ou s'agglutiner avec des enzymes dont la fonction est de décomposer les peptides opioïdes qui agissent naturellement à l'intérieur du système nerveux central (et donc de les rendre inefficaces).
Dans l'un ou l'autre des cas, les conséquences sont les mêmes : le rôle neurorégulateur du système nerveux central, accompli normalement par des peptides opioïdes naturels tels que les encéphalines et les endorphines, est intensifié à un tel point que les processus normaux à l'intérieur du cerveau sont gravement désorganisés.
L'apparition de cette activité opioïde intense désorganiserait également de nombreuses fonctions du système nerveux central, comme la perception, la cognition, les émotions, le comportement et l'humeur. Les mêmes mécanismes pourraient aussi perturber des fonctions exécutives plus importantes et provoquer la plupart des symptômes par lesquels on peut définir l'autisme.
La présence de ces peptides opioïdes affecterait aussi le système immunitaire de différentes façons.
Les opiacés, qui sont connus pour être des intermédiaires dans les processus neuro-endocrino-immunologiques, pourraient aussi être impliqués, in utero et lors de la prime enfance, dans la diminution sélective des cellules nerveuses du système nerveux central. Les concentrations élevées en composés opioïdes à cette époque critique provoqueraient une diminution excessive dans le nombre des neurones du cerveau. Ces effets sont probablement similaires à ce qui a été constaté chez des personnes autistiques (entre autre par des recherches sur le cervelet et les corps calleux, Courchesnes, 1994).
Le rôle des peptides opiacés sur le système immunitaire est bien documenté. Les désordres que l'on constate souvent dans ce système chez les autistes pourraient être la conséquence de leur activité excessive. Les effets sont difficiles à prévoir puisqu'ils varient directement avec la concentration en opiacés.
Nous pensons que ces peptides proviennent d'une décomposition incomplète de certains aliments et particulièrement de ceux qui contiennent du gluten (comme le blé et d'autres céréales comme l'orge, le seigle ou l'avoine) et aussi de la caséine (dérivée du lait et des produits laitiers). Il existe de plus en plus d'évidences - directes et circonstancielles - pour confirmer ces hypothèses.
Chez un sujet "normal", ces protéines sont décomposées, dans les intestins, en molécules de peptides puis en leurs composants, c'est-à-dire en acides aminés. Toutefois, même chez des personnes saines, une proportion de peptides ne se décompose pas toujours jusqu'au stade final et traverse - intacte - la barrière intestinale pour se retrouver dans le flux sanguin. Par exemple, 10 % de la totalité des peptides peuvent apparaître dans ce flux sanguin. Si 10 % traversent la barrière du sang, on peut estimer qu'environ 1/10 - soit 1 % de la quantité de peptides qui était initialement dans le tractus intestinal - se retrouve dans le système nerveux central. Dans le cerveau, ces peptides peuvent alors régulariser la neurotransmission dans tous les principaux systèmes ou, éventuellement, s'agglomérer avec des enzymes qui normalement décomposent les peptides opioïdes que l'on trouve naturellement dans le cerveau. Dans ces deux cas, la conséquence serait une augmentation de l'activité opioïde, mais comme les quantités de peptides qui atteignent le cerveau sont minimes chez un sujet normal, les effets sont négligeables.
Pour différentes raisons, il est possible que la concentration de peptides retrouvés dans les intestins soit plus élevée que celle retrouvée chez un sujet normal. Si l'on considère les mêmes proportions de peptides qui atteignent le cerveau et celles observées précédemment, la concentration plus importante de peptides dans les intestins doit nécessairement se répercuter également au niveau du cerveau.
Les raisons de l'augmentation de la concentration en peptides dans les intestins peuvent venir de l'inefficacité des systèmes enzymatiques responsables de leur décomposition. Par exemple, une influence génétique peut provoquer une déficience des enzymes endopeptidases requis. Un manque de cofacteurs, comme des vitamines et des minéraux nécessaires pour le bon fonctionnement de ces enzymes pourrait aussi en être la cause. Il se peut également que l'activité enzymatique normale soit paralysée par un PH inapproprié dans les différentes parties de l'intestin.
Une autre raison qui pourrait expliquer une concentration de peptides plus élevée que la normale dans le cerveau, est une paroi intestinale anormalement poreuse. Dans ce cas, en effet, des quantités accrues de peptides peuvent traverser la barrière intestinale et se retrouver dans le flux sanguin avec de possibles conséquences cliniques. Cette caractéristique de perméabilité accrue de la paroi intestinale a d'ailleurs été retrouvée chez une grande proportion d'enfants autistes (D'Eufemia, 1996).
De nombreux facteurs peuvent expliquer la porosité de la barrière intestinale. Une action purement physique comme une chirurgie ou un défaut naturel ou des déficiences dans les systèmes Phenyl Sulfure Transférase (PST) - comme celles décrites par Waring en 1993 - pourraient conduire à une perméabilité accrue de cette barrière intestinale. Normalement, les protéines qui tapissent les intestins sont sulfatées et constituent, sous cette forme, une couche protectrice continue sur la surface de la paroi. Là où la sulfatation est insuffisante, les protéines s'agglutinent et la couche protectrice devient discontinue. La perméabilité s'accroît donc avec comme résultat un passage d'un plus grand nombre de peptides à travers la barrière intestinale.
Depuis des années, beaucoup de parents ont défendu l'idée que les symptômes de l'autisme (ou de l'épilepsie) chez leurs enfants n'étaient apparus qu'après un programme de vaccination. Les autorités médicales traditionnelles ont toujours réfuté cette suggestion. Récemment, il a pourtant été prouvé que des vaccins comme le RRO produisaient de graves dégâts à la paroi intestinale au point même de provoquer parfois la maladie de Crohn. Une forte augmentation dans la porosité de la paroi intestinale en serait la conséquence logique.
Si on tient compte que le système immunitaire peut déjà être affaibli par la présence de quantités limitées de peptides opioïdes externes et que les vaccins sont fréquemment constitués par des souches vivantes mais atténuées d'agents pathogènes, ces conséquences ne sont pas surprenantes.
La barrière entre le flux sanguin et le cerveau pourrait être, elle aussi, moins efficace que la normale, et permettre aux peptides opioïdes contenus dans le sang de passer plus facilement dans le système nerveux central et d'y exercer différentes actions. Cette barrière est un système complexe qui exerce une action biochimique et physique. Les éléments biochimiques de cette paroi sont constitués d'enzymes capables de détruire des substances nocives telles que des peptides d'origine externe. Puisque l'activité des peptidases est probablement ralentie chez les individus qui souffrent d'autisme, la barrière sang/cerveau pourrait donc devenir, chez eux, plus perméable que la normale. Une fois encore, d'autres facteurs environnementaux pourraient amplifier, soit légèrement soit plus gravement, ces processus.
À certaines occasions également, des dégâts physiques peuvent être infligés à la paroi (par exemple, ceux occasionnés par une intervention chirurgicale) et déclencher les symptômes de l'autisme. Plus fréquemment cependant, ces symptômes n'apparaissent qu'après une encéphalite ou une méningite chez l'enfant. Dans ces deux cas, on peut croire raisonnablement à l'hypothèse d'une paroi flux sanguin/cerveau endommagée et au passage de plus grandes quantités de ces opioïdes.
En conclusion, chez la majorité des personnes, de petites quantités de ces peptides d'origine externe passent dans le cerveau mais ne provoquent pas de symptômes. Si, par contre, la perméabilité de la paroi intestinale ou celle du flux sanguin est affectée plus sérieusement, les conséquences peuvent être beaucoup plus graves. Il va sans dire que de tels facteurs environnementaux ne sont pas toujours synonymes de l'apparition de l'autisme chez un individu, mais ils pourraient faire en sorte qu'une prédisposition génétique se convertisse en une affection significative et envahissante.
Le modèle hypothétique qui implique l'apparition des effets décrits plus haut est plus la conséquence d'une toxicité que le résultat d'une allergie. Les tests d'allergie qui se basent sur la présence d'anticorps spécifiques à la caséine, au gluten ou aux céréales seront donc, la plupart du temps, négatifs ou très faiblement positifs.
D'autres facteurs pourraient influencer ou accélérer l'apparition des symptômes de l'autisme et sont en concordance avec le modèle théorique.
Le candida a souvent été mentionné pour avoir une influence sur les symptômes de l'autisme mais son rôle n'est pas clair. Shaw (1994 et 1995) a signalé la présence de métabolites d'origine fongique dans l'urine des autistes mais l'existence de ces microorganismes ne peut être considérée comme une cause directe de l'autisme. Par contre, il est bien connu que de nombreux autistes (proportion anormalement élevée ) ont souffert d'otites dans leur enfance. Les désordres du système immunitaire, dont on a parlé plus haut, pourraient en être la conséquence. Il est sûr, cependant, que la prolifération du candida est souvent le résultat de l'utilisation d'antibiotiques. En effet, ces antibiotiques diminueraient la flore intestinale et augmenteraient la proportion de microorganismes résistants comme le candida.
Le rôle du candida est encore très controversé mais sa présence accroît, sans aucun doute, la porosité de la paroi intestinale. Les déficiences dans la couche des protéines de cette paroi, responsables des insuffisances des systèmes enzymatiques de soufre transférases, seraient augmentées par leur prolifération. Il est probable aussi que des composés chimiques, qui interfèrent avec ce système enzymatique déjà affaibli, aient comme conséquence d'accroître encore sa faiblesse. La nourriture et les médicaments riches en composants phénoliques ont d'ailleurs souvent été rapportés par les parents comme nocifs pour leurs enfants. Des médicaments comme le paracétamol (acétaminophène), des aliments comme le chocolat ou des boissons dérivées de pommes ou d'agrumes provoqueront indirectement une augmentation dans la porosité de la barrière intestinale et un accroissement des symptômes.
Même si on accepte la théorie de l'excès d'opiacés, il ne peut y avoir de réponse simple à cette question. On pourrait décrire l'autisme comme le résultat d'un désordre métabolique qui implique un grand nombre d'éléments individuels. Il ne fait pas de doute qu'une composante génétique existe; néanmoins cette prédisposition génétique doit se concrétiser par un (ou des) processus particuliers. Donc, il est probable qu'il y ait des déficiences dans au moins deux éléments génétiquement déterminés. Le système peptidase et les systèmes soufre transférases présentent des lacunes chez les autistes et l'un ou l'autre de ces systèmes pourrait donc être considéré comme une cause. Les peptides opioïdes viennent principalement du gluten et de la caséine et on pourrait ainsi penser que ces substances sont responsables de l'autisme. Il semblerait que le candida, certains composés phénolyques et le manque de certains minéraux et vitamines ont un rôle à jouer, mais, comme les exemples cités précédemment, ils ne peuvent expliquer, à eux seuls, l'apparition de l'autisme. Cette vision est fondamentalement simple même si elle implique de complexes interférences entre un grand nombre de facteurs. Réduire les effets de l'un ou l'autre de ces facteurs devrait être d'une aide précieuse pour atténuer les symptômes de l'autisme, mais dans certains cas, les effets sont minimes quand on les prend isolément.
Puisque, dans ce modèle hypothétique, les peptides opioïdes ont un rôle central, le reste de l'article sera orienté vers ces substances et sur nos récentes recherches dans ce secteur.
Si les peptides sont présents dans le sang, ils ont tendance à se concentrer dans les reins et sont rejetés dans les urines. Ainsi, le contenu peptidique des urines devrait être, jusqu'à un certain point, le reflet de la composition du sang. Notre étude a porté sur l'analyse d'un grand nombre d'échantillons d'urine de personnes autistiques.
On remarque, dans la chromatographie de l'urine des enfants autistes, l'apparition de pics plus grands et plus nombreux que chez les sujets normaux. Ces pics correspondent probablement à des peptides avec activité biologique. Chez un sous-groupe de sujets, on a pu déterminer avec précision que le plus grand de ces pics correspondait précisément à un des principaux peptides opioïdes obtenus à partir de la décomposition du lait de vache, la bêta-casomorphine-7 bovine. Reichelt (1990) avait obtenu le même résultat à partir de techniques différentes.
Bien qu'il soit difficile d'être précis, il semble que le plus grand pic, chez les sujets reconnus avec une certaine forme d'autisme dès leur plus jeune âge, corresponde à la casomorphine. Les courbes des sujets chez qui les symptômes de l'autisme ne sont apparus que vers 2 ou 3 ans, ont tendance à montrer des pics peptidiques majeurs que nous associons plutôt au gluten. Il est significatif de se rappeler que les enfants commencent habituellement leur régime au gluten après l'âge de 18 mois.
Depuis plusieurs années, les parents d'enfants autistes ont essayé de connaître les effets des diètes sans gluten et sans caséine. La plupart du temps ces efforts ont été traités avec cynisme, scepticisme et même avec hostilité par la majorité des médecins professionnels. Il existe cependant des médecins, des diététiciens et d'autres professionnels qui sont prêts à poursuivre les recherches dans ce domaine. Des études norvégiennes fournissent déjà une preuve de l'efficacité de tels régimes mais d'autres investigations sont nécessaires pour confirmer les premiers résultats.
Nous hésitons à recommander de telles approches et demandons toujours aux parents de consulter leur médecin généraliste et si possible un nutritionniste avant d'entreprendre un régime, quel qu'il soit. Toutefois, nous sommes toujours disposés à répondre aux demandes d'informations et même à prodiguer certains conseils.
Nous savons que des milliers de parents ont commencé à utiliser ces régimes auprès de leurs enfants et que, dans certains cas, on a constaté des améliorations étonnantes dans les symptômes de l'autisme (en mars 1995, un médecin de Service national de la santé a prescrit pour la première fois un régime sans gluten). Bien que nous n'ayons pas encore de données appropriées, nous estimons que, dans 50 % des cas dans lesquels nous avons été impliqués, les médecins sont suffisamment satisfaits de la base théorique et des résultats observés pour recommander ces régimes. Il est temps maintenant de commencer des essais cliniques pour pouvoir juger de l'opportunité scientifique de telles interventions.
Même si, dans un effort pour soulager les symptômes autistiques de leurs enfants, les parents ont découvert l'utilité des diètes sans gluten et sans caséine depuis des années, ces méthodes ne sont généralement pas acceptées par la médecine traditionnelle. C'était principalement par manque d'hypothèses scientifiques simples et compréhensibles. Nous espérons que les données et les explications que nous (et nos collègues) avons fournies combleront cette lacune.
Nous continuons les recherches sur l'origine et l'identité des composés chimiques que l'on constate dans les urines des autistes, et lançons en même temps un programme de recherche sur l'efficacité de régimes sans gluten et sans caséine pour le traitement de l'autisme.
Ce site a été réalisé en collaboration avec Communautique