Pertes, changements et transitions : une question d'éducation

Gilles Deslauriers - psychoéducateur
Consultant en pertes, changements et transitions
*Nous publions ce texte avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Au delà des signes apparents de la présente récession, notre société est en profonde mutation. Le système de valeurs qui a tant profité aux gens de ma génération, s’effrite lentement mais irréversiblement. La façon de concevoir la permanence des choses tels la sécurité d’emploi, l’individualisme, la stabilité, la liberté, l’amour, la mort est remise en question. Une partie de l’héritage que nous laisserons à la génération montante est inquiétante.

Au coeur de ces changements chacun découvre brutalement «l’impermanence» des valeurs, des objets, des personnes. Quelqu’un m’a déjà dit : « Si l’être humain réalisait qu’il n’est que locataire de son corps plutôt que d’en être propriétaire, il lui serait peut-être plus facile de lâcher prise.»

Parallèlement à cette mutation, la prévention et l’éducation deviennent des mots omniprésents : prévention du suicide, prévention du sida, éducation sexuelle, éducation à la mort, éducation populaire. Rarement entend-on parler d’éducation à la perte, préalable à l’éducation à la mort.


Notre culture nie la perte

Notre société en est une de gagnants. «Tu dois accumuler des diplômes, des connaissances, de l’argent, du pouvoir, des biens, des relations. Tu dois gagner contre les autres, contre toi-même, contre le temps...» Le changement est synonyme de remplacement, d’addition, de «jeter après usage», rarement de transformation.

Et pourtant, la perte fait quotidiennement partie de la vie, à tout âge.

Tout jeune, l’enfant connaîtra la perte de ses dents, le départ de la maison pour la garderie ou l’école, la mort du père Noël. Certains vivront un déménagement qui leur feront perdre des amis ou des professeurs, le décès de grands-parents ou la perte d’un petit animal, la séparation de leurs propres parents. L’adolescent perdra une première «blonde», un premier emploi, ses illusions concernant la société «parfaite» dont il rêvait ou concernant ses parents qu’il avait idéalisés ou encore l’image qu’il s’était fait d’un adulte. Il perdra également sa dépendance et la sécurité qui s’y rattache. L’adulte aura souvent à faire face à la perte de son emploi, à la perte de ses rêves concernant ses enfants, à la perte d’une vision de société, à la mise à la retraite, à la perte d’un statut, à la perte de sa jeunesse. La personne âgée connaîtra de nombreuses morts dans son groupe d’amis ou de connaissances. Elle aura aussi à faire face à une perte de santé ou d’autonomie.

D’autres événements suscitent de nombreuses pertes: agressions, vols, accidents, changements technologiques, faillites, perte du temps qui nous glisse entre les doigts. De plus, l’arrivée d’immigrés au sein de notre communauté suscite de nombreuses pertes. Pour ces nouveaux arrivants, il y a souvent perte d’une langue et d’habitudes culturelles. Pour nous, du pays d’accueil, il y a perte de croyances personnelles et d’une certaine sérénité, ébranlées par ce choc culturel.

haut de la page


Qu’ont de commun toutes ces pertes ?

Elles viennent ébranler, transformer l’image confortable que chacun de nous se fait de sa propre réalité.

«Non, c’est pas vrai!» 

Cette exclamation marque le début d’un long processus de changement. Notre monde s’écroule, notre existence n’a plus de sens, notre univers bascule. L’ensemble des images bien agencées qui composaient notre réalité quotidienne n’a plus de forme, n’a plus de sens.

«Plus rien ne va!» 

Notre éducation fait en sorte qu’après un tel choc, nous espérons se protéger d’une blessure intérieure, en tentant de conserver un équilibre précaire.

«Tout est à refaire!» 

Il y a quelques années, un violent incendie a détruit un secteur du parc «Yellowstone» aux États-Unis. Les premiers reportages parlaient d’une catastrophe sans précédent. On croyait perdue à tout jamais cette partie du patrimoine américain. Des montagnes entières furent ravagées et dénudées de leur flore et de leur faune. Des sites parmi les plus beaux furent dévastés. Tout n’était que cendres, ruines et poussières.

Cet état de désolation et de mort perdura plusieurs mois après que le dernier foyer d’incendie fut éteint.

Puis, graduellement, la vie s’est de nouveau manifestée, différente et riche. Ce qu’on croyait détruit à tout jamais a progressivement repris place. La vie existait encore !!!

Récemment, quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre par le biais d’un reportage télévisé que l’incendie du parc «Yellowstone» avait été bénéfique pour le sol, pour la flore et la faune, laissant place à de nouvelles espèces auparavant absentes.

haut de la page


Le processus de transition…

…déclenché par une perte significative, se compare à une telle dévastation et peut être représenté par une boucle inversée :

C’est donc ce cycle de rupture, de désespoir et d’incertitude, puis de renouveau auquel la perte nous donne accès. Comprenons-nous bien. Vivre ce processus de transition ne constitue pas un voyage de plaisir ! C’est ardu, souffrant. Il n’y a pas de recette magique et rapide pour intégrer une perte. De plus, ce n’est pas parce que nous vivons un deuil que nous nous comporterons nécessairement d’une façon très différente de ce que nous avons toujours été. Devant la perte comme devant la vie, chaque être humain a ses croyances, ses habitudes, ses craintes et ses moyens de faire face à ses angoisses. 

haut de la page


Apprendre à perdre

Un homme racontait que les médecins l’avaient informé de l’urgence d’amputer le bras de sa fille pour éviter que le cancer ne se propage. Ce père informa son enfant de la situation en insistant qu’il lui revenait à elle de choisir. La première réaction de sa fille en fut une de refus. Après plusieurs jours passés dans le silence et l’angoisse, elle reprit contact avec son père pour en reparler. Après une longue période de réflexion et de recul, elle accepta d’être amputée. La veille de l’opération, elle a inscrit sur son bras : «Adieu cancer. Monique, je t’aime». Le lendemain, les médecins procédèrent à l’amputation.

Cet enfant a appris à choisir et à vivre avec l’angoisse et la souffrance qu’impliquent de tels choix. Elle s’est inventée un rituel qui lui a aidée à donner un sens à cette perte, absurde en soi.

Apprendre à perdre ne veut pas dire éviter la souffrance mais la reconnaître, vivre périodiquement et intensivement avec elle et savoir puiser dans ses ressources intérieures pour se donner accès à une nouvelle vision de cette perte, de soi, des autres et du monde.

Pour les enfants ou les adultes que nous sommes, il est souhaitable que cet apprentissage à la perte puisse s’intégrer dans notre culture et dans notre éducation.

Le contrôle représente notre tentative d’aligner le monde sur nos désirs personnels. Lâcher prise au contrôle signifie dépasser l’aspect personnel pour nous fondre à l’univers. Il est terrorisant de lâcher prise... La plupart des gens identifient la liberté à leurs capacités de satisfaire leurs désirs... Or, ce n’est pas la liberté, mais une sorte d’esclavage. Être libre, c’est être capable d’avoir, comme de ne pas avoir ce que nous désirons en demeurant dans l’ouverture du coeur. 

haut de la page


Des moyens

Pour rendre plus accessible cet accès à la transition, à ces adieux, à ce lâcher prise, à cette solitude et à ce risque, quelques moyens s’offrent à nous.

«Il n’y a d’autres sens à la vie que celui que l’homme lui attribue...L’homme est absolument seul, sinon quant il assiste autrui». 

haut de la page


Apprendre à tout âge

Être sensible à sa communauté, réinventer des rituels, prendre le temps, être un bon funambule et savoir être drôle!

Autant de défis pour l’adulte qui a à rompre avec d’anciennes attitudes avant de se donner accès à une nouvelle perception de la vie. La littérature affirme que les enfants ont plus de facilités à apprendre que les adultes. Il leur sera d’autant plus facile d’apprendre à perdre que les modèles qui les guident sauront eux-mêmes lâcher prise, vivre des adieux avec émotions, apprivoiser leur solitude, oser et risquer.

Alors seulement leur serait-il moins difficile de reconnaître «l’impermanence» de la vie.

haut de la page


(1) Bridges William, Transitions, Addison Westley, 1989
(2) Levine Stephen, Qui meut ?, Le souffle d’or, 1991, p. 248-256
(3) Fromm Erich, L’art d’aimer, Epi, 1968

 

L'auteur de ce texte, M. Gilles Deslauriers (psycho-éducateur), autorise son utilisation à la condition d'en citer la provenance.

Pour ceux qui cherchent du soutien professionnel, vous pouvez rejoindre M. Deslauriers par courriel gilles.deslauriers@sympatico.ca ou par téléphone (450) 651-1322.


Ce site a été réalisé en collaboration avec Communautique